Ecrits de confinés #1 : concours de nouvelles

LE PAYSAN                                  

AVRIL  2020

La partition se déroule avec maîtrise. Les passages élégants s’élancent, fluides, se marient avec le texte qui suit.

Les notes solitaires des instruments à vent complètent les accords des instruments à cordes. L’émotion s’infiltre. Au calme succède la tempête, entre les deux une infinité de nuances, pianissimo, fortissimo, a capriccio.

Tout s’harmonise, s’adapte, s’installe comme par magie. Il note, note, griffonne des pages et des pages.

Le regard fixe, dirigé vers ses partitions, il écoute cette marée qui l’envahit.

Dans ses yeux, dans sa tête il voit tout : les décors, les personnages, l’envolée des violons épaulée par les contrebasses, la harpe, les flûtes, les silences meublés par un soliste. La vague ne s’arrête pas, le submerge, l’harmonie s’impose.

De temps en temps il lève la tête, son regard croise les tableaux sur les murs de sa chambre : il ne les aperçoit pas. Il est sur scène au milieu des acteurs, dans la fosse, chef d’orchestre, dirige, relance, interpelle tel ou tel instrument. Exactement comme un conteur avec une histoire jamais terminée, toujours renouvelée, remplie de milliers de détails…

Peu à peu ses doigts s’engourdissent…le rythme se calme…ses doigts n’ont plus de force. Il reste ainsi, songeur. La mélodie s’apaise. La fatigue le gagne… Il s’endort, épuisé… Rien n’a été vérifié sur le piano-forte qui côtoie son meuble bureau. Giuseppe est sûr de ces envolées qu’il entend dans le silence de la nuit. Il est habité par la musique.

Le jour se lève. Les serviteurs savent que lorsque les volets sont fermés et qu’il n’y a aucun bruit dans la chambre du maître, c’est qu’il s’est couché tard et qu’il faut respecter son repos.

Dino, son fidèle cocher, a préparé le sulky capoté au fauteuil capitonné pour visiter le domaine.

-Paysan ! lui avait-il dit une fois, quel plus beau métier Dino. Tu ne trouves pas ?

Il ne reste plus qu’à atteler Alegria la jument préférée du maître. Dino attend, prépare, astique les cuirs …

Vincenzo et son équipe de jardiniers ont beaucoup de travail dans le parc qui ceinture la maison. Hier, sont arrivées les nouvelles plantations choisies par le maître. Les instructions qu’il a données seront respectées.

Le petit lac est presque terminé. Le canal de la source qui l’alimente a été aménagé selon les instructions de Giuseppe.

Les saule-pleureurs font merveille. Partout ailleurs : calme et sérénité. L’équilibre des lumières et des ombres. La réponse des espaces plantés aux larges clairières parsemées de massifs fleuris participent à cette autre harmonie.

L’appoggiato (l’appuyé) et la sottovoce (le murmuré) répondent à l’accentuato (l’accentué). Le maître en plaisantait. Voilà que je mélange la musique et la nature. Une nouvelle idée voulue par Giuseppe pour favoriser repos et inspiration vient d’être terminée : le sable du Pô transporté ici par charretons entiers a recouvert tous les sentiers du parc assurant ainsi le silence de chaque pas lors de ses promenades. Favorable à la musique qui peut l’envahir à tout instant.

Les volets de la chambre de Giuseppe s’ouvrent. La maison s’éveille. Dino attelle la jument. Giuseppe vérifie une dernière fois que les instructions données à Vincenzo ont bien été suivies. Les platanes, Magnolias, Ginkgo-Biloba aux larges feuillages assurent l’ombre indispensable aux promenades. Le maître s’installe dans le sulky découvert. Le cabriolet s’élance dans l’allée gravillonnée bordée de platanes et franchit le grand portail qui conduit à l’immense domaine.

 Avec son chapeau de paille, on est très loin de l’image universelle connue du célèbre compositeur avec haut de forme et foulard de soie blanche. Ici, c’est l’esprit paysan fortement ancré dans l’âme du compositeur qui s’étale au grand jour. Celle que ne connaissent pas les grands de ce monde.

Sollicité par la plus illustre personnalité de l’Italie naissante afin de se présenter au parlement, il eut cette réponse : -Le parlement ? Ce n’est pas pour moi ! Ils discutent, discutent et ne décident rien ! Je préfère m’occuper de ma terre.

Connu comme l’un des plus grands compositeurs du XIXème siècle. Lui, aime se ressourcer ici.

Particulièrement généreux, il vérifie sans cesse que ses cent employés avec familles ne manquent de rien. Il a créé une école pour les enfants, un hospice pour les plus vieux, un hôpital pour tous y compris pour les habitants du village de Busseto.

La terre c’est sa véritable vocation. Le reste c’est un autre bonheur qu’il vit comme un don du ciel.

Il passera la journée à visiter son domaine, apprécier la qualité des blés, s’inquiéter du traitement des parasites, vérifier les vignes, insister pour que l’on enlève les feuillages qui empêchent les grappes de murir. Le vin du domaine sera distribué à l’hospice et apprécié à la table du maître. Au hameau où est logé son personnel, deux naissances ont eu lieu. Giuseppe rencontre les familles, s’inquiète de l’état de santé de chacun puis passe un temps précieux à vérifier l’affinage de ce fromage qu’il aime tant.

Le jour décline. Il est l’heure de rentrer.

Le soleil se couche dans un flamboiement inoubliable.

Le trot cadencé de sa jument, qui connaît le chemin toute seule, le porte à la rêverie. La mélodie du chœur des esclaves de Nabucco s’envole,

-Va, pensiero, sull’ali dorate …

-Va, pensée, sur tes ailes dorées,

-Va, pose-toi sur les pentes, sur les collines,

-Où embaument, tièdes et suaves,

-Les douces brises du sol natal …

Facile de créer un chef-d’œuvre face à une telle campagne …

Le portail est franchit alors que les lanternes commencent à s’allumer. Dino récupère Alegria. Giuseppe caresse et tapote l’encolure de l’animal. Il vérifie le travail de Vincenzo. Confirme qu’il faut rajouter un bosquet d’impatiences blanches et rouges près de sa fenêtre, ainsi avec leur feuillage vert ce sera le drapeau de son pays qu’il a tant magnifié qu’il découvrira en ouvrant ses volets. Toujours le souci du détail, il pense à tout :

-Vous passerez à Busseto, demander au ferronnier de venir ici. J’ai dessiné le pont qui enjambera le petit lac. Je veux bien qu’il comprenne qu’une clé de sol et qu’une clé de fa doit apparaître sur chaque garde-corps.

Les lanternes éclairent le parc et la maison. Les chandeliers sont sur la table. Le maître est installé avec Giuseppina Strepponi la célèbre cantatrice lyrique. Il n’a pas oublié de féliciter Maria la cuisinière qui leur a préparé un plat de Bucatini all’Amatriciana. Pâtes confectionnées avec la farine de blé de sa terre, sauce tomate avec les légumes de sa terre, Parmesan Reggiano issue du bétail de sa terre, Giuseppe perçoit tout cela comme un bonheur absolu au même titre que cette sensation diffuse ressentie lorsque le public se lève pour ovationner ses œuvres. Parce que la vie est comme ça, faite de choses fortes qui nous envahissent tout entier et qu’ensuite on ne peut plus oublier.

La soirée avance, le maître décide de se retirer dans sa chambre. Se reposer après la nuit précédente dédiée à la création du premier acte de sa vingt-huitième œuvre. La nuit s’installe sur la campagne d’Emilie-Romagne. Les lumières du jour s’éteignent.

Au loin, très loin un chien aboie sans perturber le sommeil des hommes. Appoggiato ma non troppo.

Giuseppe Verdi peut être fier de son domaine de Villanova sull’Arda. C’est l’œuvre de sa vraie vie, celle dont on ne parle jamais : la vingt-neuvième.    

Dans la bibliothèque, son passeport rangé près des originaux  de la Tosca, Rigoletto, Aïda, Nabucco, indique à la rubrique profession : Agriculteur-Paysan.

 Gérald IOTTI

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