Ecrits de confinés #2 : concours de nouvelles

Devant sa porte d’entrée close, Antoine hésite…. Et s’il faisait demi-tour, brusquement, sans se  signaler ?

Descendre tant bien que mal les marches des six étages, en prenant garde de ne croiser personne, emprunter l’issue arrière, celle qui donne vers les caves et le local poubelles, pour éviter d’autres résidents, et filer, fissa et incognito, vers la liberté. Ne plus rendre de compte à l’infirmière de service, ne plus avoir à  quémander ce petit morceau de papier, laissez-passer dérisoire pour une heure de marche et pas plus d’un kilomètre, autour de la résidence. Un kilomètre en une heure : le prend-on pour un escargot ? Certes, il n’a plus l’agilité d’autrefois, mais enfin, c’est se moquer, à moins d’envisager de faire plusieurs tours, comme les hamsters dans la roue qu’une bonne âme aurait bien voulu placer dans sa cage, pour l’occuper et lui éviter la neurasthénie. Alors, escargot ou hamster ?

Fi de cette alternative, le voici qui allonge le pas, guettant l’irruption éventuelle d’un gendarme trop zèlé ; et bientôt apparaissent les dernières habitations, pavillons aux jardinets bien entretenus et dont on devine, dans l’ombre du crépuscule, les premières fleurs d’aubépine et de forsythias, fierté de leurs propriétaires. Se ramassant sur lui- même, il longe des murets bien alignés, des grillages occultés de toiles vertes, pauvres simulacre de haies vives ; il atteint enfin la sortie du village, matérialisée par un panneau, et, à gauche de la route départementale, un chemin forestier dont la presqu’obscurité lui présage un abri bien plus rassurant que toutes les lumières des réverbères réunies. S’enfonçant dans ce chemin, qui, de carrossable, se transforme peu à peu en sentier aux ornières boueuses, où chaque pas dans la pénombre est un risque pour ses jambes engourdies par la sédentarité,  il avance précautionneusement, mais résolument. L’effort qu’il fournit n’altère en rien ce sentiment nouveau, de joie, d’allégresse qu’il pensait ne plus jamais connaître depuis son arrivée à la résidence, un an plus tôt. Le sentier se rétrécit par endroits, envahi de hautes ronces dont un hiver trop doux n’a pas eu raison. Il lui faut à présent lever haut le pied, chaque pas lui semble un saut en hauteur, tant ses muscles lui sont douloureux. Mais il poursuit sa route, sans en connaître le but, si ce n’est qu’elle l’éloigne de cette vie au ralenti qu’il subissait encore il y a, quoi, déjà une heure ?!!!

A l’euphorie de la liberté s’ajoute celle, primitive et inébranlable, de la chose défendue, et cette incartade lui rappelle le goût sucré des fruits maraudés, à quinze ans, dans les vergers voisins, ou l’odeur intense des fleurs volées dans les parterres de la commune, quand, à dix -sept ans, il faisait le joli cœur pour les jeunes filles du village. Il marche ainsi, le cœur enflé d’un flux nouveau, jusqu’à une clairière où il trouve un creux moussu pour se reposer.

Il fait grand jour quand le soleil caresse son visage et lui ouvre les yeux. Reprenant ses esprits, il  s’interroge : A -t-il eu raison d’agir ainsi, sur une impulsion irréfléchie, profitant de la distraction de ses « gardiens » ? Mais, aussi, qu’a -t-il fait pour mériter un tel sort ? N ‘a-t-il pas toujours travaillé, été honnête, élevant ses enfants avec courage et attention ? Et qu’a voulu dire son fils François, quand il l’a emmené dans cette résidence, lui rappelant l’épisode de la couverture dont lui, Antoine, avait voulu couvrir son propre père qu’il menait à l’hospice, il y a quarante ans de ça, et que François avait coupé en deux cette couverture, qui « resservirait un jour » ?
Il ne voit aucun lien entre ces deux destinées, celle de son père et la sienne : lui n’est pas impotent, ni à la charge de ses enfants, simplement la maison était trop grande pour lui seul, et celle de François trop petite pour sa famille….

Ah ! l’ingratitude !! quelle blessure !!Eh bien, qu’ils le cherchent, qu’ils s’inquiètent, ce ne sera rien en comparaison de ce qu’il vit dans cette maison de vieux : la solitude, les horaires imposés, la nourriture insipide, l’odeur de vieillards, les cris des  aliénés. Et que sera douce cette matinée, loin detout ce vacarme, cette agitation permanente, ces heures qui défilent, à attendre des visites si rares etsi brèves.

Apaisé par l’idée des moments délicieux qui se présentent, Antoine, libre de toute contrainte,  débarrassé de toute peine, ferme à nouveau les yeux, laisse le soleil lui chauffer le corps, et dans une profonde béatitude, s’endort à jamais.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *