Ecrits de confinés #3 : concours de nouvelles

CONFINEMENT  

Les jours défilent sans rapidité et sans originalité alors que le printemps dévoile un décor que seuls les oiseaux admirent. Avril ne te découvre pas d’un fil. Derrière le buisson apparaît comme une ombre, un objet non identifié.

Je me lève de la chaise-longue pour apprécier la situation. C’est à cet instant précis que j’aperçois un journal essayant de s’extirper de ce piège. Seules quelques mouettes semblent se moquer de ce collègue au vol maladroit. Mais pouvait-il en être autrement d’un journal inoccupé que personne ne lit ?

Pour ma part je ne supportais pas de laisser s’envoler dans les airs une feuille de papier avec quelque chose d’écrit. Je connaissais mes habitudes à dévorer tout ce qui méritait d’être lu. Je me décide à intervenir.

Quelques pas suffirent pour capturer cet objet volant en posant le pied sur ces feuilles désordonnées. Je me baisse, rassemble ce que j’avais pris pour un journal. Je ne peux m’empêcher de commencer la lecture.

-Ça alors ! Un manuscrit non signé ! Et non terminé en plus ! En tournant la tête j’aperçois la villa d’à côté.

J’en fais aussitôt le rapprochement.

Ils ont du s’échapper de cette maison, je les leur rapporterai. La tentation de continuer la lecture est trop importante, les pages se succèdent. Les sourires et les haussements de sourcils aussi.

Mais ce n’est pas mal du tout. Je vais essayer de le terminer et je l’intitulerai : « Manuscrit d’un auteur inconnu ».

C’était l’histoire d’un confinement qui n’en finissait plus.

D’un étranger qui arrivait, par un jour de mars, alors que le pays était sens dessus dessous. 

La porte entrouverte par le vent d’autan, avait laissé passer quelques feuilles égarées.

L’aubergiste occupé à essuyer des verres avec son torchon, avait aussitôt réagit:

-Mais qui a ouvert cette porte ? L’établissement est fermé pour cause de confinement. Fermez la donc ! Vous ne sentez pas ce froid qui entre ?

L’étranger sans s’attarder à l’accueil, s’était approché du poêle qui ronflait, s’était réchauffé et avait grimpé quatre à quatre les marches qui le conduisaient au grenier.

La femme de l’aubergiste dans la salle du bas avait fermé la porte et avait eu cette remarque bizarre :

-Ça doit être le vent, il n’y a personne ! Puis plus rien… Une page blanche.

Je lève le regard, aperçoit le buisson qui frémit encore…Ça, ça me plait. J’aimerai être comme ce souffle, invisible, libre comme l’air a-t-on l’habitude de dire. Echapper à ce confinement, un peu comme ces récits de prisonniers en temps de guerre qui s’échappent par le rêve, qui passent au-delà des barbelés et retrouvent leur « vie d’avant ».

Aussitôt dit, aussitôt fait !

Mon crayon prend la suite et s’envole sur une histoire qui se déroule silencieusement.

« Dans les combles, notre inconnu trouve un vieux lit poussiéreux qui fera l’affaire. Une table branlante lui servira d’écritoire.

Dans un recoin éloigné, sous l’ampoule à nu qui pend au bout d’un fil une machine à écrire Remington, dont les heures de gloire étaient passées depuis longtemps, l’observe… Le confinement elle en connait un bout. Le regard de l’étranger la rencontre.

Elle en ressent un frisson !

-Salut toi ! lui dit le personnage clandestin. Puis-je me servir de tes touches ?

Au fait, je peux te tutoyer j’espère ?

-Et comment donc ! Lui répond la machine, tout en aspirant un souffle d’air qui passait par là. Histoire de se refaire une beauté et de chasser ces débris qui encombraient son clavier. L’individu continue,

-Nous allons écrire l’histoire du temps qui passe ; Tu pourrais peut-être m’aider ?

Remington toute affolée d’être soudain redevenue un centre d’intérêt faillit rougir… Mais une machine à écrire ça ne rougit pas !

-Je suis prête ! marmonna-t-elle, en espérant que les touches qui n’ont pas servi depuis si longtemps ne s’embrouillent pas ! Elle qui s’était convaincu de rester silencieuse ne s’arrêtait plus.

-Vous savez, le patron avait aménagé, en bas, un coin alcôve avec banquette, bureau, papier, crayons, gomme et bien sûr j’étais  en première ligne. J’en ai vu défiler des auteurs-écrivains de passage. Evidement ce n’était pas les deux magots ni le café de la paix où Hemingway avait sa table, mais tout de même…Et puis l’ordinateur est arrivé, ah ! Celui-là !

C’est ainsi que le texte fut écrit page après page, chapitre après chapitre, intrigues après rebondissements.

Tout a commencé par une mise au placard. Oh là, là, quelle histoire pour une simple mise au placard. Vous n’êtes pas mise à l’écart, non ! C’est pour votre bien qu’ils m’ont dit.

Rester confiné dans les combles avec tous vos souvenirs, ce n’est pas si mal. Et puis vous pourrez relire vos classiques. Vous en avez écrits des romans, des nouvelles, des histoires, il suffit de faire fonctionner sa mémoire. Ah ! N’oubliez pas les recettes de cuisine, car les recettes de cuisine ça rend service par ces temps là !

Et puis vous pourrez interroger les objets confinés avec vous. Ils ont eu une vie eux aussi, donc des choses à vous raconter.

Tenez, ces vieux albums de photos d’un temps insouciant où tout était possible et où on ne s’en rendait pas compte. Et puis avez-vous pensé aux collègues Adler, Olympia, Underwood  dépassés eux aussi, que sont-ils devenus ? Peut être à la déchetterie ? Ils n’ont pas eus votre chance alors ?

Moi ce qui me manque le plus, c’est la musique de mes touches qui claquaient en cadence sous la main avertie de mes auteurs-écrivains. Les pages arrachées et jetées au sol puis recommencées avec calme. La vie quoi ! La vie trépidante de tous les jours.

Je me raisonne, j’entends encore la musique des samedis soirs, où là j’avoue, j’étais moins occupée…mais depuis que je suis ici…un peu comme vous avec votre confinement…Lorsque la porte est ouverte je les entends ces orchestres symphoniques en vidéoconférence …Mumoui, une drôle de vie.

Les jours de bourrasques et de pluie succédaient aux journées de farniente baignées d’un soleil éclatant. L’histoire avançait…

Plus tard, l’été s’installa. Le silence revenu depuis longtemps au grenier.

Remington soupirait, son séducteur l’avait abandonné, envolé.

Le temps s’écoulait…Pouvait-il en être autrement ?

Un voile de poussière se glissait entre les lettres.

Puis le confinement se termina. La salle du bas résonna de chaises que l’on raclait sur le parquet et de cavalcades d’enfants. L’animation était ailleurs.

Le vasistas de toit entr’ouvert, laissait entrer l’air doux des vacances et le brouhaha des vacanciers sur la plage.

Les feuillets en avaient profité pour s’échapper et se déposer auprès d’un confiné qui lézardait sur sa chaise-longue dans son jardin…

L’inconnu avait trouvé  un éditeur et les dix premiers exemplaires furent déposés dans le grenier sous l’œil amusé de l’aubergiste qui, mettait de l’ordre. Encore un ramassis de poussière…grogna t-il.

Le succès du livre à l’auteur inconnu fut immense.

Cette histoire s’ébruita. En ville on chercha un radiesthésiste spécialiste en choses bizarres, qui en avait vu d’autres.

Il grimpa au grenier pour analyser le cas, mais les secrets ont la vie dure. Il ne trouva rien. Cependant il fut toujours intrigué par le sourire énigmatique de l’aubergiste qui lui indiquait d’un haussement du menton, l’alcôve avec ordinateur et son auteur-écrivain occupé par un clavier inaudible.

Pourra-t-on jamais mettre l’imagination en confinement ?

La prouesse  de l’auteur inconnu ne sera pas percée. Personne n’en n’a jamais rien su… »

Je suis surpris d’avoir choisi une telle direction à l’histoire. Est-ce mon subconscient qui en a pris l’initiative ?

Mon regard croise celui de mon voisin chroniqueur à Nice-Matin, par-dessus la haie commune,

-Excusez-moi, je suis rentré me préparer une tasse de thé et lorsque je suis revenu, mon manuscrit avait disparu…Le vent de tout à l’heure certainement !

Et désignant les feuillets que je griffonne,

-je vois que vous aussi, le confinement vous inspire…

-Aah bon ! C’était vous qui…

-Mais continuez, je ne suis pas pressé. Personne n’est plus pressé d’ailleurs par les temps qui courent. Vous me le ferez lire après ?

-Euh, oui, oui bien sûr…

     Gérald IOTTI

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *